Les prochains designers à suivre seront plus indépendants et moins soumis aux diktats saisonniers. Ils exploiteront les nouvelles technologies et adhéreront à l’idée d’une mode durable. Barbara Franchin, d’International Talent Support, nous livre son avis sur le sujet.

Alexander Wang

Alexander Wang

Pour Barbara, les jeunes designers d’aujourd’hui se classent en deux catégories. Les premiers sont conscients de la nécessité de produire des collections commerciales. Ils sont plus susceptibles de créer des imprimés, qui ont un impact visuel fort, pouvant être associés facilement et devenir populaires. Un bon choix « pour que les choses ne traînent pas (= se vendent) ». Ils ne donnent pas vraiment dans l’inventivité, au contraire de la seconde catégorie.

Découvreuse de jeunes talents, Barbara aime encourager la créativité autant que possible.

ELLE CONSEILLE AUX ÉTUDIANTS « DE FAIRE QUELQUE CHOSE QU’ILS AIMENT OU QUI LEUR PERMETTRA DE GAGNER DE L’ARGENT ET DE DEVENIR CÉLÈBRES, SI POSSIBLE RAPIDEMENT. »

Les premiers doivent prendre le temps de se former tandis que les seconds travailleront pour « un autre studio et devront faire face à une grosse pression commerciale. »

Les aspects commerciaux peuvent paraître moins séduisants ou ingénieux mais Barbara s’abstient de porter le moindre jugement : « ce choix est le leur ». À son avis, la meilleure option s’appuie sur une conjugaison des deux catégories. Elle cite Alexander Wang en exemple, qu’elle considère « frais et honnête » et qui « ne se prend pas pour une star ». Certaines personnalités créatives atypiques n’ont toutefois pas besoin de s’embarrasser du volet commercial, à l’instar d’Azzedine Alaya, avec ses silhouettes sculptées qui saisissent l’essence même du corps féminin.

À l’inverse de ce qu’on pourrait croire, Barbara pense que les designers en herbe disposent aujourd’hui d’une plus grande liberté pour travailler en dehors du système traditionnel. Ils peuvent vendre directement depuis leur propre studio ainsi que sur Internet, sans avoir besoin d’être présents en centre-ville. Les nouvelles technologies aident à communiquer plus directement avec les clients par le biais des médias sociaux sans avoir recours à une agence de RP onéreuse. Et les logiciels récents permettent également de coordonner les flux de commandes et de production, il est ainsi possible de ne produire que ce qui est vendu.

Bien évidemment, les designers qui inspirent le plus la jeune génération se classent dans la catégorie la plus créative. ITS demande à ses candidats avec qui ils aimeraient le plus travailler. Depuis 12 ans, Alexander McQueen se hisse systématiquement en haut du classement avec Maison Martin Margiela pour son approche stylistique décontractée, de même que Balenciaga. Yamamoto, Prada, Raf Simons et Alexander Wang se classent également très bien.

À qui le tour ?

Quand on lui demande qui est le prochain Alexander McQueen, Barbara cite sans hésiter une seconde un Argentin formé au RCA qui vit à Londres : Aitor Throup. Il lui faut en général un peu de temps pour se faire une idée sur un finaliste quand elle l’interroge dans le cadre du processus de sélection. Mais dans le cas d’Aitor, « j’ai su au bout de cinq secondes », avant de passer une heure avec lui au lieu des dix minutes réglementaires. « Son travail tourne autour de la fonctionnalité du vêtement : c’est elle qui motive l’esthétique. » Chaque ligne, chaque technique de couture (et il en a créé certaines révolutionnaires), chaque tissu est justifié par un objectif et une raison spécifiques. »

D’autres noms lui viennent également à l’esprit. Il y a au moins trois autres finalistes ITS, qui « eux aussi redéfinissent la mode » : le styliste homme Coréen Mason Jung, le Danois Marcus Wilmont (du label Aminaka Wilmont) et le chapelier Anglais Justin Smith.

Un intérêt durable

Les jeunes designers sont de plus en plus conscients des enjeux de développement durable, ils cherchent à gaspiller moins, à recycler ou à utiliser des matériaux, des teintes et des colles naturels. Barbara pense toutefois que cette question ne se résume pas à l’utilisation de matériaux naturels ou recyclables. Les modes de production du vêtement, un salaire équitable, sont autant d’aspects fondamentaux même si les étudiants d’aujourd’hui restent plus intéressés par l’impact environnemental que par la responsabilité sociale, « ce qui cela dit est déjà un bon début ».

Qu’attendent les maisons de mode des étudiants ? Pour Barbara, les jeunes designers doivent être parés sur tous les fronts : connaissance de la mode, culture, technique.

« DANS L’IDÉAL, J’AIMERAIS QU’IL EN SOIT AUTREMENT, REGRETTE-T-ELLE, MAIS JE COMPRENDS QUE LES MARQUES NE PUISSENT SE CONTENTER DE POÉSIE, IL FAUT BIEN QU’ELLES VENDENT LEURS PRODUITS. »

Retour vers le futur ?

D’un autre côté, Barbara pense que la prochaine génération conjuguera talent, capacité intellectuelle et culture, mission délicate s’il en est. L’hypocrisie est exclue de son vocabulaire : « une grande part dépend de la couverture presse qu’on réussit à drainer, voire de votre amant ou des mécènes prêts à vous protéger… malheureusement, ces facteurs ont toujours existé. »

Dans l’ensemble, Barbara envisage l’avenir comme un compromis entre aspects positifs et négatifs. Elle voit d’un bon œil le fait qu’un plus grand nombre de designers indépendants se mettent à vendre directement, aidés et encouragés par des technologies comme l’impression 3D. À l’inverse, les grands groupes poursuivent leur croissance en acquérant plus de marques et de fournisseurs, initiant ainsi une tendance à une large consolidation du secteur. Ce qui n’est pas nécessairement un aspect négatif si on observe une marque comme Maison Martin Margiela, qui fait désormais partie du groupe OTB tout en préservant sa liberté d’être à l’avant-garde.

Un plus grand nombre de designers asiatiques est également à prévoir, dotés de leurs propres marques, notamment en Corée du Sud où le gouvernement propose un soutien par le biais de programmes comme « Seoul’s 10 Soul ». D’autres pays manifestent également une créativité intéressante comme l’Irlande et la Bulgarie.

Qui sait, peut-être que les ITS awards de cette année révèleront un nouvel Aitor. Il nous faudra attendre le 12 juillet pour le savoir.

– Source : http://www.kering.com/fr/magazine/designs-du-futur#sthash.qRNiiOMV.dpuf