Comment parler d’amour en 2015 ? D’amour ou d’Amour, à l’ère du virtuel, des applications mobiles et de la consommation à outrance. Difficile, sans doute, sans tomber dans le niais, le mièvre, le vulgaire, le caricatural. Difficile mais pas impossible, comme le montre ce livre-concept truffé de flashcodes et édité par des étudiants qui en ont sous le pied : Hackoeurs.

Editions-Hackoeurs-spanky-few

 Quand on m’a parlé du concept, je nourrissais les plus profonds doutes. Certes, le projet sonnait bien sûr le papier, certes, ces petits jeunes ont l’air de connaître leur métier, certes, l’idée est originale, MAIS : c’est plus que périlleux à aboutir. L’amour n’a jamais été aussi omniprésent et aussi absent à la fois, produit marketing vidé de son essence mystique. On nous vend des images glacées, des situations idéales, des promesses à tout bout de pub, film, discours social pour aboutir à des taux de divorces étourdissants, des gens seuls et des désabusés de première classe, préférant cultiver une image de salauds/salopes plutôt que de risquer de se faire passer la bague au doigt. Bienvenue dans le monde de la génération Y.

Dans ce joyeux paysage où cupidon ferait mieux de cotiser pour sa retraite, ces 15 étudiants du Master 2 « Métiers de l’édition, création éditoriale multisupport » de la Sorbonne publient une anthologie texte/image sur le thème de l’amour, oui, mais l’amour passé à la moulinette du virtuel et de tous les désagréments qu’il peut amener. 3 parties thématiques, « Online », « Hacker », « Nextgen », pour faire le tour, QR codes à l’appui, de la question de la rencontre amoureuse 2.0, pour le meilleur et aussi pour le pire et le plus bizarre. Comme dans la vie, pourrait-on dire.

Nouvelles, poésies, théâtre, on trouve de tous les styles, pour tous les genres et toutes les situations, sans jamais tomber dans le cliché (après tout, le principe même de rencontre par internet est un cliché!) ni le facile ou gnangnan. Le livre lui-même est particulièrement beau, avec un travail graphique élégant, des clins d’oeil subtils, niveau visuel, c’est vraiment abouti ! Petit crush sur les QR codes à flasher pour avoir accès à des informations supplémentaires, « contenu enrichi » dit-on quand est capable de retrouver ses mots… Hackoeurs dresse un panorama de la démarche amoureuse actuelle, avec ses difficultés et ses petits traits touchants, l’humanité dans l’irréel.

Bref, qu’on le veuille ou non, le virtuel, on passe tous par là, qu’on aime ou non. Par curiosité, par facilité, par dépit, par ce qu’on veut, on s’est tous inscrits sur ces sites marchés où on matche, like, love, et autres conneries marketing destinées à essayer de nous faire oublier qu’on est en train de faire son marché, qu’il n’y a qu’une envie animale et primaire là dessous et qu’on a devoir blablater des heures, juste parce qu’on n’arrive pas à dire « j’ai envie de baiser ». S’est-on déjà posés avec du recul, un minimum de bon sens sur le sens, justement de ces clics et compagnie ? À mon sens de vieille désabusée d’un peu plus de 30 ans, il ne peut pas y avoir de chimie en surfant sur un site. On peut avoir envie de quelqu’un comme on aura envie d’un t-shirt. Pour ma part, j’ai plus de désir pour un t-shirt que pour les bombes prétendues des sites de rencontres. Une « rencontre », un déclic, ça se fait en une seconde, dans une file d’attente, dans un bar, dans le métro, chez des amis, ce que tu veux. Mais ça passe par une alchimie réelle. On peut baver sur son ordinateur et débander quand on se rend compte que notre conquête a l’accent de Marseille (ou d’ailleurs, je ne veux vexer personne). Le désir ne se commande pas. La rencontre, ce n’est pas une pizza quatre saisons livrée en moins de vingt minutes chez toi.

Pour en revenir à notre mouton, le joli et très abouti Hackoeurs, toute ressemblance avec des faits, etc. est sans doute totalement voulue, et c’est pour ça qu’on aime!

A propos de l'auteur

Tara Lennart
Chroniqueuse littéraire