Pour beaucoup, Paris est le graal : vie culturelle amplifiée, emploi à la pelle, rencontres assurées. Et si tout cela n’était que des idées reçues ? Et si la vie était finalement plus douce en province ? Selon une étude publiée par Merci Alfred, la ville (et la vie ?) la plus cool serait en fait un mix de Lille, Rouen, Lyon et Bordeaux. Et cela tombe bien, car nous avons rencontré Aurélie Daniel et Antoine Veteau, deux authentiques parisiens qui un jour, ont fait leurs bagages pour démarrer une nouvelle vie à Bordeaux.

aurelie-daniel-antoine-veteau-spanky-few.

Tout d’abord, pourquoi Bordeaux ?

Aurélie : C’était plutôt un « pourquoi pas Bordeaux ». Au bout d’un certain nombre d’années à Paris, tu en connais les avantages et les inconvénients et tu peux commencer à te demander s’ils te conviennent ou non. Est venu le moment où nous n’avions plus d’obligation professionnelle de rester à Paris… et nous nous sommes demandés ce que nous pensions vraiment de l’argument « mais tout se passe à Paris ». La réponse n’était pas évidente, nous avons commencé par nous dire que nous tenterions de déménager pendant un an, quitte à revenir. A l’origine, nous parlions de partir beaucoup plus loin, à l’étranger. Il y avait surtout l’envie de changer d’air, le ras-le-bol du métro-mini-appart. Nous nous sommes ensuite dit qu’il n’était probablement pas plus bête de s’installer en province et de profiter de l’augmentation de notre niveau de vie pour voyager davantage. Bordeaux était dans la liste des options en province. Ma petite sœur y avait emménagé un an auparavant, j’étais venue passer quelques week-ends, mais je connaissais très peu. Pour moi, Bordeaux, c’était un « un jour peut-être, quand on aura des enfants » ; c’était loin d’être une évidence. Il reste qu’il nous a fallu à peine une semaine au retour de nos vacances d’été 2014 pour se dire « Paris ça suffit, tentons Bordeaux, nous verrons bien ». Deux ou trois semaines de plus et nous déménagions.

Antoine : Moi je connaissais un peu car j’y ai fait une partie de mes études et j’en suis parti en me disant : « Ras-le bol de ce trou, j’ai envie de voir plus grand ». Ayant de la famille dans le Sud-Ouest, j’y suis revenu régulièrement, le temps d’un week-end ou de quelques jours de vacances. A chaque fois je me faisais la même réflexion : c’est une évidence que la ville a changé avec l’arrivée du tram et tout un tas d’aménagements urbains qui font de Bordeaux une ville extrêmement agréable à vivre. Mais je constatais aussi que les Bordelais avaient changé. Les gens étaient dehors (et quand il pleut, dans les pubs), ils sont en bonne santé, ils ont envie de changement, ils ont des projets plein la tête, bref, rien à voir avec la ville un peu coincée que j’avais quittée quelques années plus tôt.

Paris est un trou pire que les autres et plus cher que les autres, fuyons !

De week-end en week-end, Paris souffrait de plus en plus de la comparaison. Au bout de 4 ans, je finissais par me faire une raison : Paris est un trou pire que les autres et plus cher que les autres, fuyons ! Et pour tout avouer, j’ai besoin de sentir que la mer est proche. Marseille me désole, la Bretagne me refroidit, Bordeaux a gardé son âme espagnole : le choix était vite fait.

Les rumeurs sont-elles vraies ? La qualité de vie est-elle vraiment meilleure en Province ?

Aurélie : En tous cas, je crois que les rumeurs sous-estiment clairement la réalité de la situation en ce qui concerne Bordeaux ! Commençons par la base, le budget. Oui, l’argent ne fait pas le bonheur, blablabla, mais quand tu vis dans un 80m2 avec balcon situé dans un très chouette quartier en province pour le même prix que ton 30m2 au 5ème sans ascenseur, tu as déjà fait un bon en termes de qualité de vie. A Paris, on s’habitue également très vite à payer ses courses, ses verres, ses restau à des tarifs hallucinants… qu’on se le dise, on reprend vite d’autres habitudes en province, et pas parce que c’est moins bien, moins branché, moins « in ». Non, c’est même souvent mieux. C’est que Paris fonctionne en circuit fermé et qu’à force de voir du gris et du moche, on trouve le « un peu moins gris » et « un peu moins moche » fantastiques. Sans oublier que tout le monde est sous tension tout le temps (et ne s’en rend même plus compte). Je ne suis vraiment pas du genre à rêver de verdure et de produits de la ferme, je m’en fous complètement, je suis profondément urbaine et une de mes conditions pour un éventuel départ en province était le centre-ville. Il y a des urbanismes agréables à vivre, pas celui de Paris. Après, il reste seulement à trouver celui qui convient à chacun. Bordeaux nous convient par sa taille, son dynamisme, sa beauté (oui c’est un critère), son climat, sa proximité avec la mer et l’Espagne. Quand on s’est installé, la distance de Paris (3h30 en train pour le moment, bientôt 2 heures) était aussi un critère… maintenant, peu importe.

Je leur réponds qu’à revenu égal, on fait des économies sur les séances de kiné, de psy et de sport dans des salles hors de prix. Alors bourgeois sûrement. Mais bourgeois intelligent.

Antoine : C’est indéniable. Il suffit de voir les gens dans la rue ! Ma petite sœur qui revenait d’Irlande était de passage à Paris. Elle me disait : « mais que les gens sont maigres !». Pas juste minces par rapport aux critères d’outre-manche mais « maigres », malades quoi. J’ai perdu 10kg en 6 mois en arrivant à Paris. Peut-être que c’était nécessaire après deux années d’abus d’huile d’olive espagnole. Je n’ai pas repris 10kg en 6 mois à Bordeaux, je vous rassure mais les économies d’argent faites sur le loyer et la nourriture (la base), les économies de temps faites sur les transports intra-muros permettent de faire plus de sport et de manger plus sainement. Certains parleront alors d’embourgeoisement. Je leur réponds qu’à revenu égal, on fait des économies sur les séances de kiné, de psy et de sport dans des salles hors de prix. Alors bourgeois sûrement. Mais bourgeois intelligent.

aurelie-daniel-antoine-veteau-spanky-few.

Racontez-nous votre processus d’adaptation à cette nouvelle vie, notamment l’accueil des bordelais et l’adaptation à un nouveau rythme.

Aurélie : Je reconnais que les premiers jours, j’ai eu le syndrome « oh mon dieu qu’avons-nous fait ?! ». A l’époque, je devais régulièrement revenir à Paris et j’étais soulagée quand j’arrivais de nouveau à Montparnasse, je n’ai même jamais autant pris de plaisir de prendre le métro, en me disant « maison maison maison » intérieurement. Oui, quand même. Bien sûr, l’inconnu fait peur, surtout quand les potes restent, eux à Paris. Même s’ils vous jurent qu’ils viendront vous voir en week-end ou en vacances, on sait la difficulté de passer le périph pour un Parisien puisqu’on l’a été. Notre point faible, c’était et c’est que nous sommes freelances. Nous travaillons surtout de chez nous et dans ce contexte, on ne peut pas s’appuyer sur les collègues de boulot pour se faire un réseau. Et non, c’est faux, on ne rencontre personne en salle de sport, et peu avant la trentaine, bien peu de monde dans des bars. Pourtant, on s’est adaptés très vite. J’ai proposé à Antoine de créer un blog parlant de nos coups de cœurs bordelais, Pourquoi Bordeaux, pour se forcer à sortir de chez nous (et plus encore, sans aller toujours aux mêmes endroits). Ce type de petit média est bien moins répandu ici qu’à Paris, cela nous a permis de faire quelques rencontres. Je me suis aussi servie de mes contacts au sein du collectif OuiShare, qui a une antenne bordelaise. De fil en aiguille, c’est allé très vite. Enfin… notre lobbying a tellement bien fonctionné que des potes se sont eux-mêmes installés à Bordeaux ou envisagent de le faire, sans compter tous ceux qui viennent nous rendre visite.

Antoine : Je connaissais déjà Bordeaux, donc j’y avais déjà quelques repères. Je suis arrivé en tournant allègrement le dos à Paris et avec l’envie de redécouvrir la ville de mes études. Mon enthousiasme était juste nuancé par la peur de m’endormir dans une ville « plus facile », d’avoir besoin de faire moins d’efforts pour faire connaître mon travail et finalement se contenter d’une certaine médiocrité parce qu’après tout, pourquoi se fatiguer, vu qu’il y a moins de concurrence. Et c’est vrai que le blog Pourquoi Bordeaux a marché très vite et je n’ai eu aucune difficulté à rencontrer de potentiels nouveaux clients pour la photo. Mais on se rend compte que c’est une peur très parisienne et très prétentieuse : ça veut dire quoi ? Qu’en Province, il n’y a que des ploucs et qu’une croûte suffit à faire le bonheur des bouseux, donc pourquoi se fatiguer ? A Bordeaux, j’ai le sentiment que le travail paie. Si vous bossez, si vous êtes sérieux, votre travail est très vite reconnu. Ce n’est pas le cas à Paris : j’ai vu tellement de gens avec des projets merveilleux qui n’aboutissaient pas, pas par faute de travail ou de volonté ou de qualité, mais parce qu’à Paris, ce n’est pas le critère de réussite. Paris marche à l’esbroufe et aux vernissages et faute de qualité dans ces domaines, vous êtes noyés par l’exigence de payer votre loyer exorbitant. On nous parlait d’un Bordeaux fermé, du Bordeaux des réseaux : ça n’existe plus, car les Bordelais ont compris que s’ils voulaient survivre, il fallait qu’ils s’ouvrent. Et nous avons vraiment constaté ce changement de mentalité.

Comment expliquer que tant de parisiens – plus de 54% selon un sondage CSA – rêvent de la province, mais que si peu osent sauter le pas ? La crainte du chômage ou de s’éloigner du prétendu centre culturel et social du pays sont-ils des critères valables ?

Aurélie : Parce que Paris est difficile à vivre. Il faut beaucoup d’argent pour y vivre correctement et en profiter véritablement, et mécaniquement pour gagner beaucoup d’argent à Paris, il faut souvent beaucoup travailler… et donc ne pas avoir le temps de dépenser cet argent. Il y a de quoi avoir envie de s’en aller. Je pense que les deux arguments anti-départ pèsent dans la balance. Pourtant, la crainte du chômage ne se justifie absolument pas à mes yeux, à la limite la baisse de salaire pour un emploi équivalent, mais elle se retrouve compensée par un niveau de vie moindre, donc c’est une opération blanche. En tous cas, il est évident que changer d’emploi comporte toujours sa part de risque, mais cela vaut en restant à Paris comme en en partant. Ce sont deux sujets différents et je ne pense pas que l’excuse « crainte du chômage » soit un véritable argument contre le départ. Pour le prétendu centre culturel et social (très prétendu même), je pense qu’Antoine va bondir.

Antoine : C’est clair ! Paris n’est plus que le centre d’elle même ! J’ai moi-même été attiré par cette image du Paris « là où ça se passe ». J’ai finalement toujours eu l’impression de « regarder passer », faute de moyens et de temps. Et soyons sérieux deux minutes : faire 2h de queue sous la pluie pour voir l’expo « qu’il faut voir » alors qu’elle est d’une médiocrité à pleurer, on se fait avoir une fois ou deux et après on a vite compris. J’ai toujours pensé que celles et ceux qui disaient que Paris était la plus belle ville du monde n’avaient jamais vraiment voyagé. On a eu la chance d’aller à New York en juin dernier.

On se rend vite compte que Paris est un nain culturel

On se rend vite compte que Paris est un nain culturel, toutes sphères confondues, que ce soit la culture mainstream ou underground. Donc on relativise très vite cette notion de centre culturel. Bien sûr, l’offre culturelle bordelaise est quantitativement moins importante mais elle est à votre portée et elle est de très grande qualité. La scène musicale est une des plus innovantes de France, il suffit de voir le boulot de l’association Allez les Filles, la programmation de la Rock School Barbey ou du Rocher de Palmer. Vous voyez des groupes comme Feu Chaterton et pas au Silencio mais dans un bistrot rock dans un quartier étudiant. Et tout le monde connaît le meilleur disquaire du monde Total Heaven. Il n’est pas une star d’un underground branché. Il est là, dans sa boutique, dans les bars, avec les gens, sans prétention. Je vais sortir une formule à la con mais j’ai l’impression après un an à Bordeaux que la culture se vit, elle n’est pas dans un show off permanent. Non, la seule chose qui retient les Parisiens, c’est leur névrose, mais c’est pour ça qu’on les aime non ?

aurelie-daniel-antoine-veteau-spanky-few.

Personnellement, quelles ont été vos réticences à l’idée de tout quitter pour partir à Bordeaux ?

Aurélie : Pour commencer, la peur du changement, tout simplement. La peur de la solitude aussi, parce qu’on laisse tout son cercle amical et social derrière soi. Un peu la peur de vieillir aussi, avec ce cliché du départ en province pour le combo maison-voiture-chien/chat-enfant. La peur très égocentrique et narcissique de ne pas avoir accompli ce qu’on avait à accomplir à Paris revenait beaucoup dans nos conversations avant départ aussi. On vivait un peu ce départ comme un échec, comme si on devait repartir de Paris en ayant réalisé quelque chose, en ayant une bonne raison de le faire. Avec le recul, c’est ridicule. Je pense que nous serions encore à Paris à se triturer le cerveau sur cette question si nous n’avions pas trouvé si vite un appartement à Bordeaux.

Antoine : Quitter les copains. J’ai fait des rencontres extraordinaires à Paris. J’avais peur de me couper d’eux et de ne pas retrouver un cercle amical équivalent à Bordeaux. Et finalement, on s’est rendu compte que la plupart des copains faisaient parti des 54% voulant quitter Paris. Alors on s’est dit qu’ils finiraient de toutes façons par nous rejoindre : on y travaille !

À l’inverse, quitte-t-on seulement Paris à cause du coût de la vie et du stress ?

Aurélie : Cela a très clairement pesé dans la balance en ce qui nous concerne en tous cas. Ce sont déjà de très bons arguments, non ? On ne serait pas parti n’importe où non plus sous prétexte que c’était plus tranquille et moins coûteux ceci dit.

Antoine : Non. Je crois qu’on quitte Paris pour être cohérent avec soi même. La question matérielle est importante mais je crois que si on était vraiment attaché à cette ville, nous nous serions battus pour trouver les moyens d’y rester et on aurait pris un abonnement chez un psy ou dans un cours de yoga pour surmonter le stress. C’est un tout. Dans ma tête ça c’est décidé quand je me suis convaincu que ma vie parisienne était absurde et destructrice et que Bordeaux avait tous les arguments d’une ville dans laquelle je pouvais me sentir bien.

Quelles ont été les réactions de votre entourage quand vous leur avez annoncé que vous quittiez Paris ?

Aurélie : Cela dépend de l’entourage ! Tout est allé si vite que les potes n’ont pas trop eu le temps de comprendre le pourquoi du comment. Ceci dit, certains n’ont pas tardé du tout à réserver leurs week-ends et je n’ai pas l’impression d’avoir coupé les ponts avec qui que ce soit. On profite différemment : plutôt que le café ou les verres toujours un peu difficiles à caler dans un rythme parisien, on se voit bien et on se voit vraiment pour au moins deux jours. Beaucoup repartent bien plus détendus qu’à l’arrivée, on n’a pas du tout perdu au change. La famille était ravie pour nous – tous étant en province, peu comprenaient comment on arrivait à supporter Paris.

Antoine : Etonné, triste et envieux pour certains. Et finalement très content d’avoir un pied-à-terre pas trop loin de la mer !

Y a-t-il des choses que vous regrettez dans votre « ancienne vie » ?

Aurélie : Après un à Bordeaux, non. Allez, en cherchant bien, si Bordeaux a un défaut, c’est qu’il n’y a pas ici de bar où on peut danser. Oui, ça manque vraiment !

Antoine : Ce petit brin de folie. Je n’ai pas encore rencontré de fous furieux à Bordeaux. Mais ça va venir.

Vous voyez-vous vieillir à Bordeaux ? Si non, envisagez-vous un retour à Paris ?

Aurélie : Oula, vieillir à Bordeaux, aucune idée : il y a un an et deux mois, je ne me voyais pas encore y vivre, tout peut changer très vite. On regarde un peu vers l’Espagne aussi. Nous verrons bien. Le retour à Paris me semble totalement exclu à court ou moyen terme, mais il ne faut jamais dire jamais.

Antoine : Effectivement, on est bien placé pour savoir qu’il ne faut jamais dire jamais ! Mais quand je regarde l’actualité, je me dis que la prochaine étape sera l’étranger, plutôt qu’un retour dans la capitale. De l’extérieur, j’ai l’impression que Paris s’enferme de plus en plus dans sa petite bulle dorée. Personnellement, je ne trouve pas ça très intéressant.