©Dominique Tarlé 1 Ann Scott, licône discrète

Ann Scott par Dominique Tarlé

Ann Scott, on l’a découverte il y a quelques années quand une amie nous a tendu un de ses romans en nous disant « tiens, tu vas aimer ». Et on a aimé ! Sa manière simple de décrire des choses profondes, la vie de ses personnages qui semblent se confondre avec la sienne, les références musicales auxquelles on adhère forcément, la pureté des sentiments qu’elle décrit, font d’Ann Scott un écrivain incontournable aujourd’hui. Lire Ann Scott et aimer ses romans, c’est quelque part faire un pied de nez aux amateurs de branlette cérébrale qui lisent Houellebecq et Angot parce que c’est tendance. En effet, Ann Scott est hors tendance parce qu’elle décrit la vie tout simplement, avec ses doutes, ses désillusions mais aussi avec ses réussites et ses rires. Lire Ann Scott, c’est aussi se confronter à soi-même puisque des romans tels que Superstars, Poussières d’anges ou Le pire des mondes peuvent difficilement laisser indifférent et incitent à la réflexion. On avait envie d’interviewer Ann Scott mais on n’était pas sûre qu’elle accepte car même si l’écrivain se fait rare et mystérieuse, elle n’en est pas moins une icône de ce que certains appellent la littérature pop. On a tenté, on s’est dit qu’on allait se faire jeter et puis non, Ann Scott nous répond avec gentillesse et simplicité et nous offre une interview qui comme ses romans, nous fait réfléchir.

En 2012, êtes-vous finalement plus rock ou techno ?

Penser que je puisse toujours écouter de la techno serait se méprendre sur l’importance de ma participation à cette scène… Je n’en faisais pas partie, je n’en ai été que spectatrice, je n’ai jamais possédé de vinyles ou de cd de techno, quelques rencontres m’avaient simplement conduite à quelques endroits pendant quelques temps. Au départ ce roman n’était que le récit d’une hésitation sexuelle et d’une rencontre amoureuse déstabilisante, l’hésitation musicale rock/techno n’était que le dilemme du personnage principal, pas le mien. J’ai été la première surprise de voir que j’avais mis dans ce roman un tas de choses dont je n’avais aucune conscience en l’écrivant, ce n’est que plus tard, une fois le livre paru, que je me suis rendue compte que quelque chose de fulgurant avait eu lieu dans la scène techno, quelque chose que je m’étais contentée de vivre de loin sans en ressentir la fièvre, alors que très étrangement cette fièvre s’est retrouvée partout dans le livre. Vraiment déroutant…

Comme les chats, on a l’impression que vous avez eu plein de vies différentes… Est-ce le cas selon vous ?

Plein je ne sais pas, mais sans doute que le fait d’arriver à 45 ans donne le sentiment d’avoir vécu deux ou trois vies différentes, comme chez tout le monde, ne serait-ce qu’en constatant qu’on a changé au fil du temps et que tels ou tels souvenirs  semblent désormais appartenir à d’autres vies.

Vous avez été modèle, musicienne… Qu’est ce qui vous a mené à l’écriture ?

Un truc tout bête, quelqu’un que je voulais séduire écrivait alors j’ai essayé de faire pareil pour lui plaire, ça n’a pas marché et ensuite j’ai continué parce que j’y avais pris goût. Et le vrai déclencheur, tout bête aussi, un jour j’étais allongée au soleil dans un jardin, en fond on entendait de la musique sur un poste de radio dans la cuisine, et tout d’un coup ils ont passé « I shall be released » de Dylan repris par Nina Simone, et je me suis retrouvée à écouter, et quand ça s’est terminé, je me suis rendue compte qu’elle venait de me raconter une histoire, et j’ai adoré ça, et j’ai su que je ferais la même chose, raconter des histoires.

Quand on vous lit, on a le sentiment que vous allez puiser très loin dans vos émotions. Ecrire est pour vous une manière d’exorciser votre passé ?

J’ai le sentiment contraire, d’être restée très en surface jusqu’à maintenant, mais puiser n’est pas le bon mot, je fais rarement appel à mes propres émotions pour donner vie à un personnage, je reste à l’écoute de celles dont lui il a besoin pour exister dans le récit, qu’elles me soient familières ou pas. Bien sûr il arrive de construire des scènes en fonction de choses qu’on a absolument envie de décrire, mais ce que la scène requiert prime toujours.  Si moi j’étais en train de marcher dans la rue dans telle scène, je remarquerais tel détail ou j’aurais tel ressenti, mais le personnage remarquerait-il ci ou ressentirait-il ça ? Si pas le cas, on ne peut pas se faire plaisir en lui faisant revivre tel élément de notre passé, le personnage ne tiendrait pas debout. Quant à exorciser, je ne pense pas non plus que le mot soit juste, du moins pas en ce qui me concerne, relater d’éventuels éléments du passé n’est qu’une façon de les mettre en perspective, je trouve. A côté de ça, même si dans le texte elles semblent vécues au premier degré par les personnages, à priori on les écrit avec du recul. Pour Superstars et Héroïne j’ai écrit sans recul, avec le nez vraiment collé à la vitre, et peut-être que c’est ce qui a fait la force du premier et la faiblesse du second, parce qu’autant le premier était dense avec une histoire très détaillée même si elle ne s’écoulait que sur quelques semaines, ce qui permettait au lecteur de respirer et de la voir évoluer, autant le second était comme d’un souffle et l’histoire n’allait finalement nulle part même si à la fin elle comportait une sorte de point final pour la clore. Mais peut-être que là, dans cette absence de recul, on exorcise effectivement parce qu’on lâche tout contrairement à des textes écrits avec du recul.

Comment arrivez-vous à mettre sur papier tant de puissance en utilisant pourtant des mots simples et directs, un peu comme si vous vous adressiez à un ami en prenant un café ?

Ce qui compte le plus c’est d’être efficace et l’efficacité passe par la simplicité. Réfléchir à ce qu’on veut décrire et le faire de la manière la plus simple qui soit, même si on décrit quelque chose de compliqué. On a tant de vocabulaire à notre disposition, tant d’adjectifs, tant de synonymes, il existe un mot pour chaque chose qu’on veut décrire, autant chaque fois chercher le mot juste plutôt que de faire compliqué pour donner une force aux choses que le mot juste fait de lui-même.

Renvoyer une image aussi forte, presque iconique, est-ce difficile à assumer ?

J’ai lu une interview d’Ellis un jour qui disait qu’à partir du moment où vos lecteurs ont une image de vous, il vaut mieux s’y habituer et s’en faire une amie parce que vous ne pourrez plus jamais vous en défaire. Il est parvenu à l’accepter visiblement, moi pas, j’ai essayé de détruire l’image de l’auteur de Superstars dans A la folle jeunesse en en donnant une autre qui est tout autant fictive mais qui au moins est un choix, contrairement à la précédente qu’on m’avait collée parce que je ne maîtrisais pas le jeu des interviews et que j’étais tombée dans tous les pièges possibles ! Même si d’ici peu je vais probablement tout autant regretter cette image-là, elle permet au moins de continuer à préserver ce que j’ai envie de garder pour moi tout en remplaçant la précédente avec laquelle j’avais vraiment du mal. C’est difficile à assumer professionnellement parce que ça freine l’élargissement de votre lectorat, et affectivement parce que les gens que vous rencontrez vous voient comme tel personnage et se mettent à se conduire en fonction de ça et non de ce que vous êtes réellement.

Dans « Poussières d’anges », vous décrivez la mort de certains de vos proches. Comment se relève t-on de toute cette souffrance ?

Comme de tout le reste j’imagine, avec le temps qui passe.

L’un de vos personnages les plus célèbres est Inès/Iris, qui tient une grande place dans la vie de votre personnage principal dans deux de vos romans.  A t-elle vraiment fait partie de votre vie et si oui, quel regard posez-vous sur elle et votre histoire avec du recul ?

Oui elle était inspirée d’une personne réelle et je crois que deux romans à propos d’une non-relation qui deux fois de suite n’a rien apporté est déjà suffisant pour qu’on n’y consacre pas une ligne de plus si ça ne vous ennuie pas !

Quel a été le roman que vous avez eu le plus de plaisir à écrire ? Et celui qui compte le plus pour vous ? 

Chaque livre était une expérience sur le moment, nourrissante pour les raisons du moment, mais je pense que celui sur lequel je suis en train de travailler est celui qui compte le plus parce qu’il tente enfin d’aller plus loin.

Que pensez-vous de l’idée reçue par laquelle un bon écrivain doit être névrosé ?

Ca dépend de ce sur quoi on a envie et besoin d’écrire, mais je ne crois pas que les écrivains qui écrivent des romans lisses ne soient pas névrosés pour autant, une de leurs névroses pourrait par exemple être de ne pas parvenir à écrire autre chose que des choses lisses !

A l’image de Virginie Despentes qui s’illustre dans la réalisation de films, avez-vous déjà pensé à vous essayer au cinéma ou même à une autre discipline ?

Je rêve de réaliser un long métrage, mais malgré les nouvelles technologies ça continue d’être très difficile de monter un film, de trouver des producteurs, des distributeurs, etc, et ça doit être terrible de voir le sort de son film réglé en une semaine après des années de travail, donc je tenterai ma chance le jour où j’aurai appris un certain nombre de choses, que j’aurai montré un début de talent dans un court métrage, et je n’ai aucune idée de si j’en aurai ou pas, et que j’aurai trouvé un sujet qui me tienne suffisamment à cœur pour être capable nerveusement de le porter pendant quatre ou cinq ans ! J’aimerais bien essayer d’écrire un scénario aussi, mais j’attends le bon sujet. J’attends aussi de voir si l’adaptation de Superstars va enfin finir par se faire ou pas, les droits cinéma avaient été vendus à la sortie du livre, puis le film ne s’est pas monté, puis les droits sont redevenus libres et une réalisatrice a envie de le réaliser en co-écrivant le scénario ensemble mais tout est très lent dans le cinéma…

Vous êtes discrète dans la vie mais très active sur Twitter, vous poussez même parfois des coups de gueule. Est-ce une manière de rester proche de vos lecteurs ?

Vous trouvez que j’y suis très active ?! J’y vais pourtant rarement en postant peu et en effaçant souvent après coup. Je ne sais pas si on peut appeler ça des coups de gueule, plutôt des accès de désespoir amusés, en général ça me prend la nuit quand je ne dors pas et je vous mentirais si je vous répondais que ça a le moindre rapport avec les lecteurs, à ces heures-là on n’est plus dans le rapport habituel du réseau social qui couvre toutes sortes d’envies ou de besoins comme continuer à exister entre deux livres, discuter avec des lecteurs, partager x choses qu’on aime bien, informer en période de promo ou céder à la vanité de s’imaginer que des gens ont envie de savoir ce qu’on pense de ci ou ça, on est juste dans l’envie brute de voir qu’on n’est pas le seul à ne pas arriver à dormir !

Vous écrivez actuellement votre prochain romain. De quoi parlera t-il ?

J’adorerais vous le dire parce que c’est vraiment frustrant de garder un sujet secret pendant des mois mais je ne vais pas le faire…

Quels conseils donneriez-vous à un futur écrivain ?

Prendre un de ses livres préférés et le relire autant de fois que nécessaire pour essayer de comprendre comment il est construit et pourquoi, de quelle manière il nous a touché et pourquoi, en quoi il est meilleur à nos yeux que tels autres et pourquoi, ne pas hésiter à commencer par lui piquer sa structure si ça peut servir de base de départ, ne pas hésiter à commencer par copier un peu son style si ça donne des ailes, puis en cours de route, si on a soi-même une voix, elle commencera à émerger. Mais c’est le genre de conseil qui fait bailler quand on commence, c’est seulement bien plus tard qu’on finit par se dire ok, je vais essayer de comprendre comment et pourquoi untel réussit à écrire ci ou ça.

Le mot de la fin ?

Je n’ai dit que des choses horriblement sérieuses, il n’y a sans doute rien de plus ennuyeux que de discuter avec un écrivain… mais il paraît que parfois la nuit sur Twitter j’oublie de réfléchir et je deviens vivante !