Tout plaquer et partir faire le tour du monde. Beaucoup en rêvent, certains le font. Nous avons décidé de consacrer une courte série à ce grand projet de vie. Et pour l’inaugurer, nous avons interviewé Capucine Vassel, qui pendant un an a traversé l’Europe avec toute sa famille. Attention, coup de coeur !

Capucine Vassel Spanky Few

Comment se prend la décision de tout plaquer pendant afin de parcourir l’Europe pendant un an ?

Dans notre cas, il y avait une récurrence à songer à ce type de projets depuis bien longtemps, mais c’était toujours resté du domaine du rêve. Le déclencheur d’une forme de ras-le-bol, puis de l’urgence de mettre notre plan à exécution s’est fait lorsque nous nous sommes retrouvés en expatriation (à Bruxelles), et que nous avons souffert du consumérisme ambiant (vraiment très marqué), de l’impossibilité de pouvoir transmettre à nos enfants ce qui était important pour nous (ils passaient déjà trop de temps à l’école et dans leurs activités, avec d’autres enfants issus de familles financièrement très à l’aise et qui leur donnaient une fausse idée du bonheur dans la course à la possession. Ça nous rendait malades !) et dernier point, de l’approche des 40 ans du Pater Familias. Il nous est apparu qu’il était urgent de faire quelque chose avant qu’on soit trop vieux et qu’on n’en ait plus le courage ! Enfin, il a fallu aussi une bonne bouteille de champagne pour faire germer l’idée.

Quelle a été la réaction de tes proches quand tu leur as exposé ton projet ? Et celle de quatre enfants, qui allaient devoir quitter écoles et copains ?

Bonne question ! Nos parents étaient limite consternés. En tout cas, ils n’ont pas vraiment sauté au plafond, ils trouvaient ça un peu fou, un peu irresponsable, ils avaient peur (ce ne sont pas des baroudeurs du tout). Eux, comme nos proches en général, ont mis du temps à trouver que c’était une bonne idée, et tous n’y sont pas arrivés. On a eu des réflexions comme « Quoi ?! Tu vas passer TOUTES TES JOURNEES en famille NON-STOP ?! Mais comment tu vas faire pour supporter ? », ou aussi, plus touchant : « Mais comment allez-vous trouver le nécessaire pour le bébé ? »

Quant aux enfants, je crois qu’ils n’ont pas mesuré du tout ce qui allait leur tomber dessus. Au cours de l’année avant le départ, cela dit, ils ont eu chacun leurs peurs, qu’ils exprimaient au fur et à mesure, « peur que vous m’oubliiez ou que vous me perdiez sur la route », « peur de rencontrer des gens méchants dans des pays étrangers », « peur de quitter nos affaires et d’en avoir presque pas »… L’école et les copains, il n’y en a qu’un qui était embêté à l’idée de les laisser derrière, mais cet état de fait était facilité par le fait que de toute façon, c’était la fin d’une mutation : nous aurions déménagé même si nous n’étions pas partis en voyage. Donc cet adieu était prévu.

Et toi, n’as-tu jamais douté ? N’as-tu jamais eu peur de te retrouver plusieurs mois dans l’inconnu ?

Déjà, je ne serais jamais partie seule. Il me fallait mon mari pour ça. Lui il était raisonnable et décidé, on planifiait les choses, on discutait de certains points, ce n’était pas très insécurisant en fait. Bien sûr il y a une appréhension, mais quand on passe beaucoup de temps à réfléchir dessus, travailler les trajets, le matériel, se renseigner, le projet devient plus humain, moins stressant. Et puis arrive un moment, il faut y aller ! Je me souviens avoir un peu déconnecté mon cerveau, volontairement, pour ne pas trop stresser et me demander toutes les 5 secondes : « Mais qu’est-ce qu’on est en train de faire ? »

Il y a aussi eu un moment de gros doute : quand je me suis aperçue que j’étais enceinte du 4ème… c’est arrivé pendant la préparation, et tout de suite je me suis dit que c’était un signe, et qu’il ne fallait pas partir. On a déprimé pendant 3 semaines, jusqu’à ce qu’une bonne copine, pas aventurière du tout pourtant, me dise : « Mais pourquoi tu annules pour ça ? Un enfant est heureux quand il est avec sa mère. Le reste… » Et là, j’ai réalisé que c’était même une chance unique pour lui : toute une année avec son père, sa mère et ses frères et sœur, à voir des paysages et jouer dehors tout le temps. Le rêve quoi ! Alors on est repartis sur les chapeaux de roues dans la préparation du voyage, avec quelques aménagements pour le bébé.

Pourquoi votre choix s’est-il arrêté sur une traversée de l’Europe vers Jérusalem ? Était-ce par conviction spirituelle ou parce que les pays que vous alliez traverser vous intéressaient particulièrement ?

Le but, c’était Jérusalem, par conviction spirituelle, oui. Nous sommes chrétiens, et c’est important pour nous. Après, on a voulu passer par Rome aussi, pour les mêmes raisons. Le premier trajet qu’on a retenu partait de la France, traversait l’Italie jusqu’à Rome puis jusqu’à la Sicile, puis on rejoignait la Tunisie en bateau et on allait à Jérusalem en suivant toute la côte Nord de l’Afrique : Tunisie, Lybie, Egypte. Mais le Printemps Arabe s’est déclenché très vite après cette idée, donc on a dû changer notre fusil d’épaule. Le deuxième trajet passait, après Rome, par les Balkans, puis la Turquie, puis la Syrie. La Syrie a alors implosé, ce qui a compliqué le trajet, et nous avons dû renoncer à traverser la Turquie pour des histoires administratives complexes et une traversée de l’Anatolie qui nous faisait très peur. Le troisième et dernier trajet nous a fait passer, après Rome toujours, entre les deux premières routes : par la Grèce, la Crète et Chypre, en faisant des bonds entre les îles en bateau ou en avion. Ce qui a déterminé le trajet, c’est donc d’abord la situation géopolitique.

Partir avec quatre enfants est beaucoup plus compliqué que partir en solo. Comment se passait votre quotidien ?

Les 3 grands étaient assez autonomes en fait. Le point compliqué était l’école. Du coup, très vite, le quotidien s’est trouvé très rythmé, pour pouvoir tout faire rentrer : le matin, lever vers 6h30, petit-dèj et préparation des sacs. 8h30-9h, départ. On avançait le matin, jusqu’au repas de midi. Là, installation du campement, repas, douches, lessives, puis vers 14h-15h, école, sous ma supervision en général, puisque leur père allait chercher souvent de quoi compléter l’intendance pendant ce temps. Si les enfants étaient rapides et efficaces (et ce n’était pas tous les jours…), on avait le temps d’aller un peu visiter les alentours avant le soir (un musée, un village…). Le petit, lui, jouait ou dormait. On leur demandait d’aider aussi. De petits services, la vaisselle, garder le petit, ranger ou réparer quelques petites choses… ce n’étaient pas que des poids, loin de là, on fonctionnait en équipe !

La question de ne pas rentrer s’est-elle posée à un moment ?

Oui et non. Dès qu’on est partis, voire avant, même, on a su qu’on trouverait terrible le fait de rentrer. On ne s’était pas trompés.

On aurait voulu continuer toujours, tous, mais c’était vraiment impossible, pour des raisons financières d’abord (à 6, le budget ne peut pas être de zéro…), puis aussi parce que mon mari avait posé un congé sabbatique d’un an, il n’avait pas démissionné… Et encore parce que l’obligation scolaire que nous avons vis-à-vis de nos enfants (en France, on doit scolariser ses enfants, mais on est libre de la forme qu’on veut donner à cet enseignement) aurait vite posé problème.

On dit que « les voyages forment la jeunesse »… Comment ta famille a-t-elle évolué pendant cette année ?

Le point-clé, c’est la cohésion familiale, et c’est aussi pour ça qu’on partait. Ca, c’était une réussite, en tout cas sur le coup ! On a vécu les uns sur les autres, en dormant dans les mêmes chambres, en travaillant, faisant du sport, vivant ensemble les mêmes choses uniques. Forcément, ça soude, même si c’est parfois dans les cris ! Je crois qu’on a tous adoré cet aspect. On se sentait… solides, nourris en profondeur (je ne sais pas si je me fais bien comprendre), et heureux. C’est dingue comme le fait d’être bien et heureux en famille, bien serrés ensemble, bien soudés au quotidien, donne la sensation d’être stable, une forme de sérénité, de plénitude, et pas que pour moi ! Tout le monde l’a ressenti.

Ensuite, les enfants se sont ouverts sur le monde. Ils ont vu que l’étranger n’a pas moins de qualités qu’eux, que les autres cultures sont parfois très étonnantes, mais toujours belles et riches. Ils sont devenus plus sociables aussi, plus débrouillards, et plus rustiques, tant pour la nourriture que pour le couchage. Ulysse et moi, on s’est super bien entendus. Ca a l’air idiot, mais à force de vivre chacun de son côté, c’est parfois super dur de se retrouver ensemble tout le temps. Mais là, c’était super. On n’a pas la manière de fonctionner d’autres couples qui ont besoin que « ça chauffe », d’être en conflit. Moyennant quoi, on était très souvent en phase, ça se passait bien.

Comment s’est passé le retour à la vie quotidienne ?

Ha ha. Horrible. On n’a pas envie d’être là, les proches attendent de toi que tu re-rentres dans ta case le plus vite possible, « comme c’était avant », alors que tu ne rêves que d’être encore sur les routes. Par ailleurs, en étant loin, on est aussi un peu les chouchous : ils s’intéressent, encouragent, entourent d’affection parce qu’on est loin. Et quand on rentre, ça devient bien plus sec. C’est dur à vivre ! Tu as envie de raconter à tout le monde ton aventure, mais les gens ne sont pas toujours demandeurs, loin de là.

Il y a une phase de déprime. Et de toute façon, on ne guérit jamais d’un voyage comme celui-là. On rêve de repartir, on fait des plans. On a même rencontré sur la route des gens qui ont l’âge de nos parents et qui ne peuvent plus vivre autrement : ils passent leur temps à marcher, ou à planifier des marches, Istanbul, Compostelle, Jérusalem… On se demande si on ne va pas finir comme eux…

Il est ressorti de cette expérience un blog et même un livre. Pourquoi était-ce nécessaire de partager cette expérience ?

Parce qu’elle est tellement belle, tellement enrichissante, tellement chouette qu’on a envie que tout le monde la vive ! Si on la garde pour soi, elle nous écrase complètement. C’est du vécu : les premiers mois après le retour, tout accaparés par un déménagement, des inscriptions dans les écoles, le retour à la vie ‘normale’, on n’a pas transmis grand-chose, et résultat : j’étais littéralement écrasée intérieurement par ce poids immense, ce bagage trop riche, trop beau, trop lourd, il fallait que j’en fasse quelque chose !

Le blog, on l’avait au départ créé pour donner des nouvelles à nos proches. Mais la fréquentation est montée trop haut pour que ce ne soient que des proches… Il était aussi libérateur : chaque semaine, on avait besoin de garder une trace, de faire un petit bilan, et de donner des nouvelles, dire que tout va bien, raconter les dernières péripéties.

Est-ce une expérience que tu as envie de revivre avec ta famille ?

Mais CARREMENT. Les enfants l’ont même dit après coup : « si tu me disais qu’on repart tout de suite, je serais trop content, même si c’était pour refaire exactement les mêmes choses ». On rêve de repartir. De toute façon on va être obligés : on a eu une petite 5ème, et elle n’a fait de voyage : c’est injuste ! Quand on a dit ça aux grands, ils ont rétorqué : « Alors là, si vous repartez, n’imaginez même pas que vous allez faire ça sans nous ! ». Comme quoi, on a tous le même verdict… On planifie un peu, on en parle de temps en temps. On refera quelque chose. Je le pense vraiment.

A propos de l'auteur

Déborah Larue
Créatrice de Spanky Few

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