Caché derrière de grandes grilles sur le quai des Jemmapes, le Comptoir Général règne en maitre sur le canal Saint-Martin. Mais qui se cache derrière ce lieu d’exception ?

Crédits : Vittorio Bergamaschi

Crédits : Vittorio Bergamaschi

Il y a quelques mois, nous avons passé une soirée mémorable au Comptoir Général. Nous avions envie d’interviewer ceux qui font vivre cet endroit, qui pour beaucoup est un lieu de fête mais qui se révèle de plus en plus comme un véritable centre culturel et de découvertes. Rencontre.

Vous avez commencé par lancer Secousse, une agence artistique globale puis le Comptoir Général… Comment sont nés ces deux projets ?

Le projet est né de la rencontre entre 2 amis d’enfance passionnés (Etienne Tron et Aurélien Laffon) par ce qu’ils appelaient entre eux la ‘culture ghetto’. il est né de l’envie de ‘rendre à César ce qui lui appartenait’. Du constat qu’au 20è siècle, qu’il s’agisse de business, de science ou de création artistique, les talents évoluant à la marge des sociétés étaient souvent mal identifiés, mal aimés, et ne bénéficiaient pas des fruits de leur créativité. Et qu’ils incarnaient paradoxalement notre avenir.Au départ, nous souhaitions effectivement appeler notre agence de création ‘Secousse’, du nom des soirées qu’on organisait, et notre lieu ‘Le Comptoir Général’. Finalement nous avons assez vite décidé d’adopter Le Comptoir Général comme unique nom pour notre grande aventure, et Secousse est revenue à ses origines : une filiale du Comptoir Général, un projet purement musical : une radio / maison d’édition / disquaire / sound system.

Qu’est-ce qui vous attire dans la culture ghetto et pourquoi avoir décidé d’y consacrer un lieu ?

L’obsession pour le ghetto, les marges, l’exotisme et la diversité est venue très tôt chez les fondateurs du Comptoir Général, avant même qu’ils soient adolescents. Et c’est probablement la découverte de la culture des banlieues parisiennes et du rap français au début des années 90 qui est responsable du déclic. Cette obsession ne les a jamais quittés depuis, et aujourd’hui ils continuent à y consacrer leur vie, à travers la gestion du lieu bien sûr, mais aussi en développant un certain nombre de projets entreprenariaux autour de cette culture dans tous les domaines : sport, science, art, politique, éducation… 

Notre lieu du 80 quai de Jemmapes a été pensé dès les débuts comme une ambassade pour cette culture et ces projets. Tous les revenus du lieu financent ces aventures aujourd’hui. Le lieu n’a jamais été une fin en soi.

Le comptoir Général semble se concentrer sur la culture Africaine, mais la culture ghetto n’est-elle pas présente ailleurs ?

La culture noire représente effectivement une grosse majorité de nos activités. Dans certains domaines comme le champ artistique, les noirs sont encore aujourd’hui très marginalisés. Cela contribue probablement à leur conférer une énergie aussi bouleversante. D’une manière générale, la raison de notre intérêt pour l’Afrique est instinctive, passionnelle, et il est difficile de mettre un mot ou un autre sur les facteurs nous poussant dans cette direction. Le Comptoir Général est aujourd’hui le fruit du travail de nombreuses personnes et les motivations ne sont pas les mêmes pour tous . Pour faire simple, disons que nous y trouvons une beauté, une intelligence et une richesse qui nous touche profondément. 

Cela dit, le Comptoir Général ne s’est jamais limité à l’Afrique dans ses activités. Nous travaillons par exemple beaucoup avec la communauté des biffins, qui fouillent les rues et les poubelles à la recherche de trésors, nous travaillons avec des botanistes, des explorateurs, des musiciens, des céramistes et toute sorte de talents qui ne sont pas africains ou noirs.

Vous attendiez-vous à un tel succès pour le Comptoir Général ? Qu’est-ce qui en fait un lieu si particulier selon vous ?

Notre amour pour l’exotisme, le dépaysement, pour l’autrui et l’autrement est partagé par beaucoup de gens. Le fait que nous soyons attiré par les cultures que nous défendons n’a finalement rien d’exceptionnel, c’est le cas de beaucoup de gens en France, depuis très longtemps. Nous sommes un pays paradoxal, à la fois très tourné vers les autres, vers l’innovation et la diversité, mais aussi très chauvin et conservateur. La colonisation, la décolonisation et l’immigration sont des phénomènes qui sont loin d’être ‘digérés’ dans ce pays.

Nous attirons aussi beaucoup d’étrangers, ce qui prouve que ces phénomènes ne se limitent pas aux français.

En 2013, Streetpress qualifiait le Comptoir Général de « Boboland », qu’en pensez-vous ?

Au sujet de cette problématique des ‘bobos’, le Comptoir Général ne souhaite pas prendre position. Il est le fruit du travail de nombreux individus issus de milieux différents, dont certains pourraient être considérés comme ‘bobos’, et d’autres non. Nous constatons cependant que ce débat sur les bobos est bien plus important en France que dans les autres pays ; probablement à cause du conservatisme et de la peur du changement, à une époque où les mœurs, les mentalités et les modes de vie évoluent assez radicalement.

Vous avez une démarche solidaire, humanitaire. Pensez-vous qu’il soit plus facile de faire passer vos messages à travers un lieu de fête comme le Comptoir Général ?

Tout à fait. Nous sommes conscients que le grand public est devenu, et à juste cause, très méfiant vis-à-vis de la notion d’humanitaire et de charité. Si le modèle associatif et caritatif est toujours essentiel pour résoudre des problématiques d’urgence, de type famine / catastrophes naturelles, il a vite montré ses limites et ses dangers pour résoudre certains problèmes sociétaux profonds. Il est aussi devenu très ringard, antisexy. Aujourd’hui nous pensons que les deux meilleurs vecteurs pour construire un avenir plus sain et durable sont le commerce et la créativité artistique. Et nous nous efforçons d’apporter notre expertise dans ces deux domaines aux causes que nous choisissons de soutenir.

Comment fédérez-vous le public autour des causes que vous défendez ?

Pour chaque projet, nous essayons de créer un ‘cercle vertueux’ à l’aide de trois activités complémentaires : Une campagne de sensibilisation à ces cultures auprès du public, la création d’une entreprise proposant des biens et des services, et l’exposition et la vente de ces produits. Notre lieu du quai de Jemmapes est une arme très efficace pour toutes ces activités. Tous les revenus générés sont réinvestis dans ces aventures, qui visent à pérenniser et protéger des patrimoines aussi riches que fragiles.

Aimeriez-vous ouvrir d’autres Comptoirs, en France ou ailleurs ? Comment aimeriez-vous voir évoluer ce projet dans les mois et les années à venir ?

Le Comptoir Général est le projet de toute notre vie, nous espérons même qu’il survivra à ces fondateurs et aux gens qui le font vivre aujourd’hui. Et il est effectivement probable que d’autres lieux voient le jour dans son sillage à l’avenir.

A propos de l'auteur

Déborah Larue
Créatrice de Spanky Few

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