Matali Crasset est probablement l’une des designers les plus prolifiques et inspirantes de notre époque. Son style si particulier se distingue, se reconnait parmi tant d’autres tandis que Matali Crasset explore des domaines très variés, de l’hôtellerie à la musique électronique, de l’artisanat à la réflexion d’une ville. Matali est unique, mais pour le moment, Matali est ici, avec Spanky Few, et nous parle de son parcours et de sa vison du design.

Crédits : Simon Bouisson

Crédits : Simon Bouisson

Comment est née votre passion pour le design ? Avez-vous notamment été influencée par des personnalités du monde du design ? 

J’ai découvert et embrassé cette vocation tardivement. Longtemps, je n’ai pas su quelle était ma voie. Dès que j’ai visité l’école Les Ateliers – ENSCI, tout est devenu clair et simple. J’ai eu le plaisir de travailler avec Denis Santachiara mon diplôme en poche à Milan, qui m’a montrée qu’on pouvait développer un design sensible et qu’il n’y a aucune différence dans les projets, entre ce qui pourrait apparaitre comme un design de recherche et d’un autre côté un design qui serait commercial. Ensuite j’ai travaillé au sein de l’agence de Philipe Starck en étant détachée et responsable du projet Thomson multimédia et de la structure de design intégré le Tim Thom. Ce fut une belle période.

Je ne pense pas que j’ai été influencée par des figures. Il y des hommes, des femmes qui comptent pour moi. Dans la manière de penser, je me sens assez proche de Bruno Munari. Son travail est sous-estimé. Il a fait tellement de livres qu’on le définit comme graphiste, trop peu d’objets pour être considéré designer, trop de tout pour être simplement un artiste… et il a trop travaillé avec les enfants pour être pris au sérieux…  Je pense aussi à des femmes, Nanna Ditzel par exemple. Le design n’est pas à un chemin unique de pensée. La porosité est une richesse. La vie bourgeoise a défini les espaces en les morcelant selon leur usage, le mobilier et les objets ont suivi ces usages. La vie urbaine et la rareté des espaces n’ont pas permis de remettre en cause ce modèle. Nos vies ont changé, mais la structure mobilière s’est fossilisée. Il y a déjà plus d’un demi-siècle Nanna et Jorgen Ditzel partagaient déjà cette réflexion : « Un jour, au début de l’année 1952, alors que Jorgen Ditzel et moi étions à notre travail, nous parlions d’éventuelles façons de progresser, loin des conventions. Est-ce qu’un meuble comprenant un canapé et deux fauteuils peut être la finalité de la création d’une ligne de meubles ? Nous avons compté le nombre de pieds soutenant les meubles de notre modeste salon et nous sommes arrivés jusqu’à environ 50. Puis nous sommes montés sur la table de la cuisine et là tout semblait complètement différent de ce point de vue là. » Prendre un autre point de vue, faire un pas de côté, voilà ce qui m’intéresse, non pour être décalé, mais pour envisager notre relation à l’autre et à l’espace dans sa richesse et sa diversité.

Quel a été votre plus beau projet ? 

Le projet du Hi hôtel a été une étape importante à plusieurs niveaux. De par la relation avec mes commanditaires, Patrick et Philippe, le projet respire une confiance mutuelle, une imbrication de nos systèmes de pensée qui n’a cessé de se ramifier depuis dix ans maintenant. C’est une complicité intellectuelle toute dévouée à notre hôte, qui vient passer quelque temps dans les structures imaginées pour lui, qui répondent à sa curiosité, qui font ressortir le meilleur de chacun. Avant le Hi hôtel, j’ai beaucoup expérimenté en créant des espaces éphémères. Grâce à Patrick et Philippe j’ai pu proposer des espaces expérimentaux qui montrent que la vie dans un hôtel est beaucoup plus riche si l’on dépasse les codes éculés de l’hôtellerie normalisée. L’hôtel est le lieu où la standardisation a été particulièrement forte, avec une norme internationale qui s’est imposée partout. Le Hi hôtel prend position en disant : venez avoir une expérience. C’est un lieu d’expérience personnelle et aussi un lieu d’interaction avec les autres grâce aux espaces communs qui favorisent la rencontre. On passe un bon moment en le passant avec d’autres personnes venant d’univers  différents, ce qui va nous enrichir mutuellement. Le Hi hôtel se nourrit de cette diversité, comme un organisme vivant qui fluctue en fonction de ses habitants et qui s’en nourrit pour évoluer. Mais des aventures comme celle du Vent du Forêt ou l’école Le Blé en herbe sont très importantes aussi.

Y a-t-il un projet qui vous ferait rêver ? 

 Je n’ai pas de rêve. Sinon celui de rendre concrets ceux de mes commanditaires. Je n’aurai jamais imaginé poser une architecture près du désert tunisien,  penser un pigeonnier pédagogique ou travailler par exemple pour Ikea. Je suis ouverte aux aventures. Cela ne m’empêche pas de développer des projets hors de toute contrainte, comme les films ou animations numériques, ce que je m’appelle mes soft-fictions.

A l’inverse d’une fragmentation, ces projets sont comme portés par une force qui les synthétise et donne une lecture transversale. J’aime multiplier les zones d’exploration de nos ressorts domestiques pour en questionner les moindres recoins. Je ressens également un besoin impérieux de me ménager des plages d’envolées où je peux faire fonctionner mon imaginaire, des plages d’anticipation, des soft fictions, des petites bouffées d’anticipation pour visualiser le futur… Ce sont souvent les expositions qui me permettent de matérialiser ce monde parallèle, comme une sorte de bulle qui s’engendre, une zone de non-droit volontaire dans laquelle la création peut s’affranchir et repartir, en quelque sorte, de zéro. Les softs fictions sont pour moi une échappée belle, suffisamment virtuelle pour oser, suffisamment réelle pour expérimenter. Une fiction qui advient par l’enchaînement de petites suppositions a priori absurdes et jetées en exemples. Un nouveau regard qui donne une cohérence à la fois à des projets existants très différents (objets, scénographies, architectures) et à des respirations créatives autant que récréatives. Une tentative pour une nouvelle méthodologie…

Quelle est la place du design dans le quotidien aujourd’hui ? Cette place évolue-t-elle plus rapidement ces dernières années ? 

 J’entrevois de plus en plus ce métier, à travers les projets que je mène, comme celui d’un accoucheur, d’un maïeuticien. Il s’agit de moins en moins de mettre en forme de la matière – de l’esthétique -, mais plutôt de faire émerger, de fédérer, d’organiser, autour d’intentions et des valeurs communes, des liens et des réseaux de compétences, de connivence, de socialité. La majorité des projets sur lesquels je travaille actuellement mettent en évidence cette dimension de travail collectif et collaboratif. Je pense au récent projet de la Maison des Petits au 104 à Paris, aux maisons sylvestres pour le Vent des forêts à Fresnes au Mont dans la Meuse, à l’école Le blé en herbe à Trebedan en Bretagne avec la Fondation de France,  la Dar’hi à Nefta en Tunisie ou le projet de bibliothèque de plage à Istres. Il y a donc une dimension de plus en plus locale qui m’intéresse beaucoup. On voit bien que la contemporanéité n’est plus l’apanage exclusif du monde urbain. Bien évidemment, je dessine aussi des objets, mais les objets ne sont ni le centre ni la finalité du processus de création. Il en sont une actualisation possible parmi d’autres (une architecture, une scénographie, une exposition…) à un moment déterminé, d’un système de pensée plus vaste.

Selon vous, le regard du grand public sur le design a-t-il changé ? Si oui, quels sont les facteurs qui ont pu changer cette vision ? On pense notamment à la crise qui a contribué à recentrer les gens sur des valeurs sûres comme l’habitat. 

 Il y a diverses manières d’habiter, de prendre position dans un espace.

On a le sentiment que vos créations sont symboles de ludique, de couleur, de fonctionnalité… est-ce voulu ou est-ce une démarche inconsciente ? 

Emmanuelle Lallement, ethnologue, que j’avais invitée pour un projet d’écriture m’a réconcilié avec ce mot ludique que j’appréhendaisau début avec appréhension :

On dit souvent de ses objets qu’ils sont ludiques. Est-ce parce qu’ils sont de couleurs vives (et non pas noirs comme beaucoup d’objets « de design ») ? Est-ce aussi parce qu’ils demandent à être  manipulés (ouverts, déroulés ,déconstruits, remontés…) presque comme des jeux ? Est-ce enfin parce qu’ils semblent également receler une astuce à découvrir ?  On transforme le tapis en petite hutte pour « Oritapi »,  on fait un labyrinthe en démembrant le canapé « Permis de construire », on déroule une colonne de feutre pour en faire un lit avec  » Jim monte à Paris « , on transforme un tabouret en matelas de sieste avec « Téo de 2 à 3″ ?  Il y a souvent dans ses objets un « truc »,  que les enfants comprennent souvent avant tout le monde. Non pas qu’ils soient faits pour les enfants, mais il se  trouve que ces derniers, à la différence de certains adultes, acceptent d’emblée  de « jouer le jeu », de faire réellement l’expérience de l’objet. Les enfants saisissent immédiatement le scénario induit par l’objet sans s’assujettir pour autant à un quelconque rituel social  (pour eux, le canapé n’est pas un lieu de sociabilité  codifiée, il est un univers de possibles). Ce que nous proposent les objets de Matali, c’est justement d’opérer ce type de « retour à l’enfance ». Une enfance qui n’est pas liée à l’âge, plutôt un lieu de véritable expérience redevenue possible. Une sorte « d’enfance de l’homme « *. Emmanuelle Lallement – *Giorgio Agamben, Enfance et histoire, Petite Bibliothèque Payot/Critique de la politique, Paris, 1978. (réédition 1989, 2000).

Dans mon rapport aux objets, j’ai toujours travaillé sur la notion de fonction élargie. J’ai cette intuition qu’une fonction par objet ce n’est pas assez généreux et que la multifonction n’est pas non plus la solution.

A l’injonction si régulièrement répétée de produire des objets qui « font sens ,  je préfère travailler à réinventer la fonction. Au lieu en effet de chercher à tout prix à symboliser une fonction par une forme et à respecter les codes de chaque secteur (par exemple une radio, évoquant le son, ne sera jamais dessinée comme un grille-pain qui lui évoque la chaleur) je tente de retrouver, dans l’imaginaire, la force des usages. Dès mon diplôme d’école, j’ai dessiné trois objets que j’ai appelés Diffuseurs pour bien mettre l’accent sur ce qu’ils donnent et non ce qu’ils sont. Cette « trilogie domestique » était de compléter la fonction d’un objet en lui donnant trois dimensions : fonctionnelle, poétique  et imaginaire. Ce projet a été fondateur. Il m’a fait prendre conscience que le savoir-faire du designer réside en grande partie dans ce dosage. Le travail consiste alors à apprivoiser les ingrédients qui composent un objet  pour qu’ils suivent une intention, qui est la raison même de son existence. Cette complexité du processus de création rend le travail passionnant. Cela demande une grande rigueur intellectuelle.

En abordant des « objets meublants », la fonction élargie s’est tout naturellement concrétisée en scénario de vie. Cela me permet de faire des propositions en dehors des codes existants, mais aussi de réaffirmer les valeurs du partage ou de l’hospitalité qui sont les socles de mon travail. De plus, le meuble n’est pas envisagé tout seul, comme une star, mais en liaison avec les autres équipements et mobiliers qui structurent la maison. Ceci m’invite tout naturellement à développer des notions de modularité, de fluidité, de changements, de dispositifs non permanents qui permettent de mieux qualifier l’espace en faisant cohabiter les activités plutôt que de les empiler ou les superposer.

Ce que j’ai appelé des scénarios de vie comme pour la Forge de Laguiole que j’ai réalisé avec Pierre Hermé. Il nous accompagne pour un moment de partage : il découpe d’abord la part de gâteau puis en le tournant d’un quart de tour, il devient pelle à tarte permettant une gestuelle très fluide. Cet exemple nous montre que nous portons peut être trop d’efforts à hyperspécialiser nos objets et nos structures alors qu’il serait plus adéquat de travailler sur les transitions, sur la fluidité. La forme et le discours sur la forme détournent des véritables enjeux. Les objets doivent être en prise directe avec la vie et pas seulement dans l’apparence : apparence de mobilité en ajoutant simplement deux roues à une table existante qui n’a de toute façon pas la place de se déployer dans l’espace, apparence de confort en enrobant tout d’une peau moelleuse pour surtout de ne rien changer de l’ordre domestique établi…. A ce titre, la maison cocon est dangereuse si elle nous enferme et nous transforme en être égoïste, peu enclin aux échanges avec l’extérieur. Le confort se situe aussi dans le potentiel de pouvoir changer, de pouvoir évoluer, de s’épanouir dans son cadre domestique.

 Un designer doit-il obligatoirement travailler pour les gens ou peut-il suivre ses propres aspirations, sans penser à l’utilisation future de ce qu’il crée ?

J’ai besoin dans les projets d’une relation avec un commanditaire, en tout état d’un dialogue. Chaque projet porte une intention : faire revenir l’hospitalité au sein de la maison avec « quand Jim monte à paris », ouvrir les espaces avec « Open room », etc. Faire des objets qui ne restent pas à l’état d’exercice exige de travailler à partir d’une intention, partir d’une thématique qui nous rassemble, avec une démarche que je qualifierais d’empathique, et guider l’objet pour qu’il prenne forme dans une forme qui convienne aux valeurs qu’on défend dans ce monde, tout simplement. Pour un espace c’est pareil. Je garde la trace de l’espace et je pense en terme de vie dans l’espace, pas en terme de couleurs, de matière ou de forme. La logique qui porte chaque projet permet, petit à petit, de dégager une formalisation, une matérialisation qui est imparable par rapport à l’intention et au concept développé au départ. La forme n’est pas le moteur de mon travail.

Crédits : Adrien Toubiana & matali crasset, courtesy Alessi

Crédits : Adrien Toubiana & matali crasset, courtesy Alessi

Pour beaucoup de jeunes designers, vous êtes un exemple, comment gérer cette image presque sacrée ? 

Je n’ai jamais pensé à cela. Peut-être que la variété et la richesse des projets fait que je dois me remettre en cause, à chaque projet.

Que conseillez-vous à ces jeunes designers qui veulent suivre votre voie ? 

Embrasser ce métier plus que suivre ma voie, je leur conseillerai d’être curieux, de développer une pensée autonome et de travailler, travailler…

Quels sont vos futurs projets ? 

 Les projets sont multiples. Je viens d’achever le mobilier pour la maison de vente aux enchères Cornette de Saint-Cyr à Paris. Une maison de vente c’est un théâtre, un lieu où tout se conclut avec la vente, peut-être est-ce qui a séduit Arnaud de Cornette de Cyr dans ma manière de penser le design comme des scénarios de vie à me proposer de penser pour lui le mobilier pour son nouvel écrin ? Pour Cornette de Saint-Cyr, j’ai donc imaginé un ensemble de mobilier spécifique répondant aux impératifs de cette pièce qui peut se jouer en un ou plusieurs actes. Pour le Vent des Forêts, seul centre d’art rural en France dont le white cube est une forêt, je travaille sur la mise en place de maisons sylvestres dans la forêt. Nous sommes en train d’installer la troisième la chrysalide. J’ai également dessiné un espace pour le joaillier le Buisson qui ouvre un espace au Marché Dauphines aux Puces de Saint Ouen.

Je viens de réaliser 2 projets pour Ikea et je suis très satisfaite de cette première collaboration : une penderie et un plateau. Ce sont tous les deux des objets que je qualifierais d’ouverts. La penderie, c’est un rangement universel qui se joue de ce qui est caché, de ce qui est montré : une penderie ou un rangement enrobé d’une trame métallique. Un dessin simple et pur qui s’inspire du mobilier industriel et en fait un élément de base de l’aménagement intérieur. Un meuble qui s’affranchit des codes, il peut trouver place partout et son camouflage lui permet de s’adapter à tous les types d’intérieur. Mais on peut aussi très bien inventer avec les contraintes des pixels, son propre décor… Le plateau, c’est un objet pour faire. J’aime la diversité de la vie et comme elle s’exprime différemment selon la culture. Partir d’une gestuelle ancestrale, mais appliquée à la dégustation du thé en Turquie et le proposer en l’actualisant à tout le monde pour sa praticité. Un plateau et au centre, au-dessus sa poignée verticale, une boucle qui invite à passer la main. En libérant une main, le plateau nous permet de bouger plus facilement non seulement à l’intérieur de la maison, mais aussi pour sortir sur la terrasse où à l’extérieur. L’usage de l’objet se lit instantanément, la poignée colorée invite à la préhension, le tapis antidérapant au fond du plateau évite les mouvements des objets. Un plateau qui sait aussi se faire tout petit. Les trois structures arrondies se désolidarisent et pivotent pour se fondre dans le volume du plateau. Un objet qui nous fait voyager et nous fait apprécier les coutumes qui amènent du relief à la vie.

D’un côté je peux travailler avec des artisans de haute facture comme pour le projet pour Cornette de Saint-Cyr, des bijoux pour l’éditeur le Buisson ou travailler sur de très grandes échelles comme pour Ikea ou Okaidi, j’aime travailler sur ces échelles de contraste. Au printemps prochain sera inaugurée une école Le Blé en herbe en Bretagne, projet réalisé dans le cadre du programme Nouveaux commanditaires de la Fondation de France. Il y aura aussi la scénographie au printemps 2015 du salon de Monrouge dont ce sera la 60ème édition, événement auquel Stéphane Corréard a su redonner un souffle et une vitalité.

Matali Crasset pour Ikea

Matali Crasset pour Ikea

 

A propos de l'auteur

Déborah Larue
Créatrice de Spanky Few

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