Eugénie Goloschapov se penche aujourd’hui sur Dirty Sexy Valley, le premier roman d’Olivier Bruneau, qui mêle habilement sexe, horreur et dimension comique. Entre Tarantino et Michel Levesque, rencontre avec un auteur qui a écrit un livre déjà calibré pour le cinéma.

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Il est de ces ouvrages qu’il nous est impossible d’aborder en toute quiétude. En effet, « Dirty Sexy Valley » impressionne par sa première de couverture, effraie avec sa quatrième. J’ai débuté la lecture avec la légère angoisse de ne pas être le public initialement visé : j’avais du Livre Coquin l’image de récits basiquement salaces, ne suscitant que très rarement des émotions chez moi. « Dirty Sexy Valley » n’est pas un Livre Coquin. C’est un enchaînement de tableaux cinématographiques souvent sales décrits à l’aide d’un sens aigu de la métaphore comique, servant un scénario rythmé rendant hommage à tous nos films d’horreur préférés.

À la fois emballée par ma lecture et déjà nostalgique de l’avoir terminée, j’ai préparé quelques questions pour Olivier Bruneau, l’auteur.

Olivier, il s’agit là de ton premier roman. Quel est le parcours qui t’a amené à devenir auteur ?

Au départ j’écrivais des scenarii, j’ai vendu quelques projets, sans pouvoir en vivre. Écrire un scénario est soumis à beaucoup de contraintes, c’est un exercice très calibré. Entre une idée de départ et son résultat final, il y a une grosse différence, qu’on le veuille ou non, on se censure pour coller à des standards. Contre cette frustration, j’ai voulu un projet complètement libre, je me suis fait plaisir, et je suis naturellement allé vers l’horreur, le cul et la blague…

On sent que tu affectionnes les films d’horreur, mais le genre littéraire que tu développes est hybride : Horreur/Sexe/Comique. Comment t’es-tu retrouvé au croisement de ces trois genres ?

À l’origine j’ai commencé par écrire des nouvelles érotiques sur un ton un peu badin, avec une certaine ironie. Ce qui me plaît dans le sexe et l’horreur c’est que ce sont des genres « coupables » moins valorisés, voire méprisés. Ce sont pour moi des genres de péchés mignons, qui me permettent d’avoir une écriture libérée.

Quel axe as-tu privilégié ?

L’axe privilégié est le sexe, ensuite l’horreur : j’en suis un très grand fan. Le comique s’est imposé, car je n’imagine pas un seul instant que tout ce que je raconte soit sérieux ; il se trouve que les trois genres réunis fonctionnent très bien ensemble.

L’érotisme/pornographie du livre est souvent exagéré, voire peu crédible. Pourquoi ? N’as-tu pas peur de décevoir une partie des lecteurs ? Veux-tu faire rire ?

J’ai mélangé dans le livre de « l’excitant » et du « non excitant » : des scènes classiques, réalistes et sensuelles entre étudiants d’un côté, des scènes « trash » et perverses du côté des personnages dégénérés. Même si certains passages vont trop loin, chacun est libre d’y trouver du plaisir, d’y voir un questionnement sur le parallèle entre souffrance et plaisir.

As-tu visé un public particulier ? Qui imagines-tu lire ton roman ?

Au départ, je n’imaginais personne le lire à part moi… Je pense aux cinéphiles, fans de série B, voire série Z (i.e. : réalisation avec un budget moindre), aux fans de cinéma d’horreur. Pour l’instant, le livre plaît à des personnes diverses qui n’ont pas forcément ces cultures, à des lecteurs assidus comme d’autres, plus occasionnels. Si j’ai bien sûr une grande exigence de qualité dans l’écriture, j’ai tout fait pour qu’il reste facile à lire, sans être racoleur.

 Quels genres de livres aimes-tu ?

J’aime les auteurs américains des années 50, 60 et 70 comme Richard Brautigan, Kurt Vonnegut, John Fante. Pour le roman, mes influences ont été très diverses. « Delivrance » de James Dickey, Harry Crews pour sa peinture « haute en couleur » de l’Amérique white trash. Il y a aussi « Charlotte Simmons », un excellent roman de Tom Wolfe sur la vie étudiante dans les campus US ou encore « Misery Loves Comedy », un incroyable album BD d’Ivan Brunetti, hilarant et désespérant festival de blagues et de dessins tous plus trash les uns que les autres, sans aucun tabou ni limite… Pour ce qui est du genre érotique, mes influences sont Sade, pour le raffinement des tortures qu’il évoque, Pierre Louÿs, un auteur de la fin du XIXe siècle écrivant sur le sexe débridé, drôle, décomplexé, et de fait : dédramatisé. Il a également un certain sens de la punchline ! Enfin, le cinéma d’horreur, en particulier les « Redneck movies » m’ont inspiré pour Dirty Sexy Valley. D’ailleurs, je recommande l’essai « Redneck movies : ruralité et dégénérescence dans le cinéma américain » de Maxime Lachaud afin d’en savoir plus sur le genre.

On croirait que ton livre est déjà adapté pour le cinéma. Penses-tu qu’il pourrait attirer les cinéastes ?

En effet, il est construit comme un scénario de film d’horreur : un enchaînement de scènes et de tableaux. Mais je pense que le marché du cinéma n’est pas prêt pour mettre en images des scènes aussi explicites. Je ne demande qu’à avoir tort !

Le style d’écriture est élégant et contraste avec les horreurs du livre. Je dirais même que tes écrits sont distants et neutres avec l’histoire. As-tu adapté le style exprès ? Ou bien est-ce ton style naturel ?

J’ai voulu me positionner en narrateur distancié afin que le « film raconté » soit littéraire et léger. Je ne prends jamais de ton horrifié. Le choix s’est fait de manière naturelle, je ne l’ai pas calculé. J’y trouve un effet parodique, dédramatisant : on regarde tout ça avec distance en se disant « Allons plus loin encore, ce n’est pas grave ! »

Au même titre que je me suis toujours demandé si les acteurs avaient envisagé que leurs parents les voient passer à l’acte dans des scènes X, as-tu fait lire ton œuvre à tes parents ? À la fin du livre tu dis espérer que ta maman ne le lise jamais…

Je ne leur ai pas encore fait lire, mais ils savent que le livre existe. Je ne vais pas les obliger à le lire c’est certain. Dans l’idéal, j’aimerais qu’ils en soient contents, mais sans le lire ! Ils pourraient se demander ce qui n’allait pas dans la manière dont ils m’ont éduqué…

Penses-tu que les artistes du porno et/ou de l’horreur sont des personnes dont on a raté l’éducation (rires) ?

Non, j’ai été très bien éduqué ! Mais il y a toujours des tabous, dans tous les foyers. En grandissant, on les explore, on les relativise, ou on en développe d’autres…

 Es-tu plutôt fier ou honteux à l’idée que tes parents le lisent, et même que tout le monde le lise en fin de compte ?

Je suis fier de ce roman, mais je dois bien avouer qu’en écrivant certaines scènes j’ai eu un peu honte… Mais ces scènes vont tellement loin qu’elles en sont grotesques, et en deviennent drôles. Comme je l’ai fait lire à quelques personnes et que j’ai reçu de bons retours, j’ai senti que ça fonctionnait.

Tu as déjà écrit des nouvelles érotiques sous un pseudonyme. Pourquoi avoir choisi d’apposer ton véritable patronyme sur Dirty Sexy Valley ?

En effet, comme évoqué tout à l’heure le premier exercice auquel je me suis prêté a été d’écrire une nouvelle érotique pour un recueil édité par la Musardine. J’ai donc découvert qu’il fallait trouver les bons mots pour que le récit soit excitant, trouver une construction afin de développer une montée du désir. C’est un bon exercice, car il faut respecter des contraintes imposées et ce n’est pas si facile, car on dispose de peu de pages (environ 10 à 15) pour exciter le lecteur !

Je me suis longtemps posé la question du recours au pseudonyme pour des raisons « sociales », toujours à cause des tabous autour du sexe. Mais avec ce livre, j’invite surtout le lecteur à s’amuser, notamment grâce à cette distance qui contraste avec la dégénérescence et la perversion ambiante. Je suis fier de ce premier roman, j’assume totalement d’apposer mon vrai patronyme !

 Sortie du roman le 1er juin.

Légende illustration « Tucker » : « une parodie de film d’horreur hilarante, qui reprend les clichés du genre pour mieux les détourner, ce que j’ai essayé de faire à ma façon avec Dirty Sexy Valley » Crédit illustration « Tucker » : « Tucker and Dale Vs Evil » (2010) d’Eli Craig / Photo by Dan Power – © Hillbilly Hero Productions Ltd.

A propos de l'auteur

Eugénie Goloschapov

Chroniqueuse Innovation & Tech